N°11, La mère de Jésus et le disciple (Jn 19, 25-27)

La mère de Jésus et le disciple (Jn 19, 25-27)

 

            Jésus meurt parce que l’Amour n’est pas aimé. Le disciple est là, le disciple bien-aimé, c’est-à-dire celui qui a gardé le commandement de Jésus, l’unique commandement, celui de l’amour (Jn 14, 21). Le disciple souffre lui aussi.

            La mère de Jésus est là. Elle croit. Elle console. Elle compatit.

 

            Jésus voit la mère, il voit le disciple. Il voit le lien entre sa mère et le disciple. Jésus donne l’ultime révélation à sa mère « Femme, voici ton fils » et au disciple « Voici ta mère », puis il donne son esprit, l’Esprit Saint.

 

« Or près de la croix de Jésus se tenaient sa mère et la sœur de sa mère, Marie, femme de Clopas, et Marie de Magdala. Jésus donc voyant sa mère et, se tenant près d’elle, le disciple qu’il aimait, dit à sa mère : "Femme, voici ton fils." Puis il dit au disciple: "Voici ta mère." Dès cette heure-là, le disciple l’accueillit comme sienne. » (Jn 19, 25-27)

 

            Les exégètes reconnaissent dans les versets 19, 25-27 un « schéma de révélation » selon lequel un envoyé de Dieu « voit » un personnage dont il indique le nom, et « dit » quelque chose, il révèle un rôle de la personne « vue ». Nous trouvons ce schéma avec Jean Baptiste au sujet de Jésus (Jn 1,29 et Jn 1,35-36) ou avec Jésus au sujet de Nathanaël (Jn 1,47). Jn 19,25-27 revêt donc l’importance d’une double révélation : Jésus voit la Mère et le disciple, il dit quelque chose à l’un et à l’autre : Jésus révèle à sa Mère sa mission d’être aussi mère du disciple et, au disciple, il annonce sa situation de fils par rapport à la Vierge. C’est une parole qui crée et instaure ce rapport nouveau.[1]

 

Notre plan :

 

11. 1 Le disciple. 2

11. 2 Accueillir Marie comme sienne. 2

11. 3 Marie un don parmi les dons de Jésus. 3

11. 4 La réponse des saints et de la liturgie. 4

11. 5 Les saints eux aussi unis au Rédempteur 6

11. 6 Une doctrine qui a besoin d’être approfondie. 8

Assimilation. 10

 

 

11. 1 Le disciple

            Qui est « le disciple » en Jn 19, 25-27 ?

            A la suite de saint Irénée, disciple de Polycarpe qui fut disciple de saint Jean, la tradition a dit que le disciple bien-aimé est saint Jean, l’évangéliste. Mais l’évangéliste n’a rien précisé. Le disciple devient figure de tous les disciples, tout comme la Samaritaine devient figure du monde samaritain et le centurion figure du monde non juif.[2]

 

            Le disciple est « bien-aimé » parce qu’il garde la parole de Jésus : « Celui qui a mes commandements et qui les garde, c’est celui-là qui m’aime ; or celui qui m’aime sera aimé de mon Père ; et je l’aimerai et je me manifesterai à lui. » (Jn 14, 21). Le disciple… Dieu est outragé… Dieu est ignoré. Mais le disciple aime. Il prie. Et Jésus sanctifie sa souffrance. Le disciple veut tout ce qui vient de Jésus…

 

            Le disciple reçoit, de Jésus, Marie sa mère. Durant son magistère, Jean Paul II est souvent revenu sur l’Evangile de Jn 19, 25-27. Sa devise « Totus Tuus » n’est autre que sa réponse à cet épisode, une réponse personnelle à un don personnel :

 

      « Même lorsqu’une femme est mère de nombreux enfants, son rapport personnel avec chacun d’eux caractérise la maternité dans son essence même.

      Chaque enfant est en effet engendré d’une manière absolument unique, et cela vaut aussi bien pour la mère que pour l’enfant. Chaque enfant est entouré, d’une manière unique, de l’amour maternel sur lequel se fondent son éducation et sa maturation humaines.

      On peut dire qu’il y a analogie entre la maternité dans l’ordre de la grâce et ce qui, dans l’ordre de la nature, caractérise l’union entre la mère et son enfant. Sous cet éclairage, on peut mieux comprendre le fait que, dans son testament sur le Golgotha, le Christ a exprimé au singulier la nouvelle maternité de sa Mère, en se référant à un seul homme : Voici ton fils. […] La maternité de Marie, qui devient un héritage de l’homme, est un don, un don que le Christ lui-même fait personnellement à chaque homme.» (Jean Paul II, R.M.45)

 

      « En donnant à cette maternité une forme individuelle, Jésus manifeste la volonté de faire de Marie non seulement la Mère de l’ensemble des disciples, mais de chacun d’eux en particulier, comme s’il était son seul fils qui prend la place de son Fils unique. » (Jean Paul II, Audience du 11 mai 1983)

 

            Cet enseignement de Jean Paul II n’est pas uniquement le fruit d’une expérience qui lui serait personnelle, c’est aussi le fruit objectif de l’Ecriture sainte, de la liturgie et des saints. Ce que nous allons approfondir maintenant.

 

11. 2 Accueillir Marie comme sienne

       « Dès cette heure-là, le disciple l’accueillit [verbe : lambanô] comme sienne [eis ta idia] » (Jn 19,27)

            Le verbe « lambanô » peut avoir plusieurs sens : prendre, recevoir, accueillir, croire :

            « Prendre » quand il a pour complément une chose ;

            « Accueillir » quand il a pour complément un don, tel que la grâce, la vie éternelle, l’Esprit Saint, ce que l’on a demandé dans la prière ;

            « Croire » Jésus et son message[3], c’est le sens le plus adapté à Jn 19,27 : Accueillir Marie, c’est une réalité de foi, dans une prière pleine de mystère.

           

            L’expression au pluriel « ta idia » ou au singulier « tôn idiôn » dans le grec commun, signifie « dans ses affaires, dans ce qu’il a en propre ». Par exemple, les disciples vont « à leurs affaires » (et ils se dispersent, Jn 16, 32)[4].

            Ceci inclut la maison matérielle mais aussi un sens spirituel, moral, personnaliste, qui transparaît dans les autres passages où cette expression est utilisée :

            « ta idia » a une dimension morale. Par exemple, ce que le diable « a en propre » est le mensonge (Jn 8,44).[5] Accueillir Marie, c’est une réalité morale, c’est lui remettre son cœur, sa volonté, toutes ses pensées, tous ses désirs.

            « Ta idia » a une dimension personnaliste, « ta idia » ce sont les disciples, c’est souvent le cas dans l’Evangile de saint Jean.[6] Le disciple porte Marie en lui, dans son cœur. Le disciple accueille la mère de Jésus dans la foi et par amour de Jésus, et il devient une maison mystique, une demeure spirituelle accueillant Dieu : « Si quelqu’un m’aime, il gardera ma parole, et mon Père l’aimera et nous viendrons vers lui et nous nous ferons une demeure chez lui. » (Jn 14, 23). Accueillir Marie c’est une union des personnes, c’est vivre en elle, c’est respirer Marie !

            « ta idia » peut signifier que le disciple porte Marie dans sa propre communauté et finalement cela produit l’unité des disciples entre eux et l’harmonie intérieure. La communauté apprend de Marie à devenir mère.[7] Accueillir Marie, c’est prier avec elle, pour nos proches, notre diocèse, nos prêtres, notre région, pour les malades, les chômeurs, les victimes d’attentats, les enfants maltraités, les diverses initiatives de bonne volonté etc. 

 

11. 3 Marie un don parmi les dons de Jésus

            Jésus a fait beaucoup de dons. « il a donné pouvoir de devenir enfants de Dieu » (Jn1,12), il a donné l’Eau vive (Jn 4,10), une « source d’eau jaillissant en vie éternelle » (Jn 4,14). Il donne le Pain de vie : « le pain que je donnerai, c’est ma chair pour la vie du monde » (Jn 6). Il donne « un commandement nouveau : vous aimer les uns les autres; comme je vous ai aimés, aimez-vous les uns les autres. » (Jn 13,34). Il donne la paix, Sa paix  (Jn 14,27). Il donne Sa joie (Jn 15,11). Il donne sa vie, « Nul n’a plus grand amour que celui-ci:donner sa vie pour ses amis. » (Jn 15,13), la vie éternelle (Jn 17,2), et sa gloire : « Je leur ai donné la gloire que tu m’as donnée, pour qu’ils soient un comme nous sommes un » (Jn 17,22). Finalement, il donne sa mère (Jn 19,25-27) et son Esprit Saint (Jn 19,29 et Jn 20,22).

            Qui peut dire : j’ai accueilli tous les dons de Dieu, j’en ai fait ma vie ? Chaque Eglise a accueilli davantage tel ou tel don, tantôt la Parole, tantôt le Pain, tantôt la Mère, tantôt l’Esprit… Marie est un don parmi les dons. Il nous faut harmoniser le don de Marie avec les autres dons de Jésus.

            Pour accueillir le don de devenir fils de Dieu, il nous faut accueillir le don de sa parole et le don de Marie…

            Pour accueillir le don de Marie, il faut accueillir le don de l’Esprit Saint : nous avons une admirable concordance entre l’Evangile de Jean où la maternité spirituelle de Marie est liée au don de l’Esprit Saint et l’Evangile de Luc où Marie devient mère par l’opération de l’Esprit Saint.

            Saint Jean parle aussi de l’Eglise comme d’une mère (2ème lettre de Jean). Dans cette maternité universelle, il y a une place pour chacun de nous qui peut exercer une paternité et une maternité particulière selon sa vocation ; Marie a une vocation particulière, exemplaire et universelle.

11. 4 La réponse des saints et de la liturgie

             Sur le crucifix de saint Damien, qui marqua si radicalement la vocation de saint François, aux côtés du Christ, il y a sa mère, comme en Jn 19, 25-27. Quand saint François médite les douleurs du Christ, il n’oublie pas la présence de Marie ; ainsi, dans son « office de la passion », revient entre chaque psaume, l’antienne mariale « Sancta Maria Virgo ».

            Ainsi, l’expérience mystique des saints va progressivement influencer la piété et la liturgie.

            L’influence des cisterciens au 12ème siècle ou des franciscains au 13ème siècle a été décisive.         Après une longue évolution de la tradition liturgique, le calendrier renouvelé en 1969 a établi le 15 septembre la mémoire de la Bienheureuse Vierge Marie Notre-Dame des douleurs.[8]

            Cette mémoire garde le caractère de glorification de la fête de la Croix glorieuse. La collecte parle de Jésus « élevé sur la croix », une expression qui fait référence à Jn 3, 14-15, Jn 8, 28 et 12, 32 où Jésus parle de sa croix comme d’une élévation et d’une glorification.

            Selon les sensibilités religieuses, divers accents sont possibles pour cette célébration :

1. Marie auprès de la croix est la « nouvelle Ève » (auprès du Christ nouvel Adam).

2. La « reine des martyrs », elle n’a pas eu la mort des martyrs mais leur souffrance et leur témoignage de foi.

3. La croix est pour Marie l’heure de l’enfantement.

4. L’heure de la "transfictio" du cœur de la Vierge, l’épée annoncée par Siméon.

5. La pietà. Marie recevant le corps de son Christ descendu de la croix.

6. Les larmes.

7. La compassion : la compassion de la mère envers le Fils, et en deuxième lieu, les fidèles compatissent avec Marie.

8. La solitude de Marie.

 

            Dans l’actuel missel romain, les lectures du 15 septembre reprennent les lectures du vendredi saint, c’est en soi une discrète invitation à vivre le vendredi saint dans la lumière mariale du 15 septembre.

            C’est pourquoi la liturgie des Servites de Marie officiellement approuvée[9], après la vénération de la croix du vendredi saint, invite les fidèles à une méditation (qui s’inspire du concile SC 103), à une prière silencieuse et à des chants, et parmi ces chants, le Stabat Mater.

            Ce splendide chant du moyen âge, attribué à Jacopode de Todi, commence avec les mots « Stabat mater » : « la mère était debout ». Ce sont les mots de l’Evangile : « au pied de la croix, la mère de Jésus était debout » (Jn 19, 25).

            Le disciple demande de participer, d’expérimenter ce que Marie à vécu. Le but recherché n’est pas la passion en soi, mais la victoire (dernière strophe), c’est-à-dire la vie.

            Voici ce chant :

 

« Debout, la mère des douleurs
Près de la croix était en pleurs
Quand son Fils pendait au bois.

Alors, son âme gémissante
Toute triste et toute dolente
Un glaive la transperça.

Qu’elle était triste, anéantie,
La femme entre toutes bénie,
La Mère du Fils de Dieu!

Dans le chagrin qui la poignait,
Cette tendre Mère pleurait
Son Fils mourant sous ses yeux.

Quel homme sans verser de pleurs
Verrait la Mère du Seigneur
Endurer si grand supplice?

Qui pourrait dans l’indifférence
Contempler en cette souffrance
La Mère auprès de son Fils?

Pour toutes les fautes humaines,
Elle vit Jésus dans la peine
Et sous les fouets meurtri.

Elle vit l’Enfant bien-aimé
Mourir tout seul, abandonné,
Et soudain rendre l’esprit.

 

O Mère, source de tendresse,
Fais-moi sentir grande tristesse
Pour que je pleure avec toi.

Fais que mon âme soit de feu
Dans l’amour du Seigneur mon Dieu:
Que je lui plaise avec toi.

Mère sainte, daigne imprimer
Les plaies de Jésus crucifié
En mon cœur très fortement.

Pour moi, ton Fils voulut mourir,
Aussi donne-moi de souffrir
Une part de ses tourments.

Pleurer en toute vérité
Comme toi près du crucifié
Au long de mon existence.

Je désire auprès de la croix
Me tenir, debout avec toi,
Dans ta plainte et ta souffrance.

Vierge des Vierges, toute pure,
Ne sois pas envers moi trop dure,
Fais que je pleure avec toi.

Du Christ fais-moi porter la mort,
Revivre le douloureux sort
Et les plaies, au fond de moi. 

Fais que ses propres plaies me blessent,
Que la croix me donne l’ivresse
Du sang versé par ton Fils.

Je crains les flammes éternelles;
O Vierge, assure ma tutelle
A l’heure de la justice.

O Christ, à l’heure de partir,
Puisse ta Mère me conduire
A la palme de la victoire. »

 

11. 5 Les saints eux aussi unis au Rédempteur

            L’histoire d’Alliance se condense dans le mystère qui unit Marie à son Fils le Christ Rédempteur.

            Marie est aussi est notre mère, et nous prenons place dans cette Alliance mystérieuse avec le Christ Rédempteur.

 

            De même que la lecture mariale du Serviteur d’Isaïe n’exclut pas d’autre lecture, de même le fait que Marie soit associée au Rédempteur n’exclut pas les autres. Marie est « la vénérable Mère du divin Rédempteur, généreusement associée à son oeuvre à un titre absolument unique » (LG 61). Nous lisons « A un titre absolument unique », en latin : « singulater prae aliis ». « singulater » signifie d’une manière éminente, extraordinaire, et « prae aliis » signifie plus que les autres : Marie n’est pas la seule à être associée à l’œuvre du Rédempteur, les autres aussi.

 

            Prenons un exemple connu de tous, sainte Thérèse de Lisieux, et relions-le à notre méditation mariale.

 

            J’ai choisi ce premier passage parce que la foi de Thérèse reflète celle de Marie le samedi saint.

 

      « Moi je me considère comme un faible petit oiseau couvert seulement d’un léger duvet, je ne suis pas un aigle, j’en ai simplement les yeux et le cœur car malgré ma petitesse extrême j’ose fixer le Soleil Divin, le Soleil de l’Amour et mon cœur sent en lui toutes [5 r°] les aspirations de l’Aigle... Le petit oiseau voudrait voler vers ce brillant Soleil qui charme ses yeux, il voudrait imiter les Aigles ses frères qu’il voit s’élever jusqu’au foyer Divin de la Trinité Sainte... hélas ! tout ce qu’il peut faire, c’est de soulever ses petites ailes, mais s’envoler, cela n’est pas en son petit pouvoir ! que va-t-il devenir ? mourir de chagrin se voyant aussi impuissant ?... Oh non! le petit oiseau ne va pas même s’affliger. Avec un audacieux abandon, il veut rester à fixer son Divin Soleil ; rien ne saurait l’effrayer, ni le vent ni la pluie et si de sombres nuages viennent à cacher l’Astre d’Amour, le petit oiseau ne change pas de place, il sait que par-delà les nuages son Soleil brille toujours, que son éclat ne saurait s’éclipser un seul instant. Parfois il est vrai, le cœur du petit oiseau se trouve assailli par la tempête, il lui semble ne pas croire qu’il existe autre chose que les nuages qui l’enveloppent ; c’est alors le moment de la joie parfaite pour le pauvre petit être faible. Quel bonheur pour lui de rester là quand même, de fixer l’invisible lumière qui se dérobe à sa foi ! ! !... » (4v° et 5r°).

           

            N’ayons pas peur de faire le parallèle entre la foi de Marie et la foi de Thérèse, Thérèse n’a-t-elle pas dit :

« Le trésor de la mère appartient à l’enfant

Et je suis ton enfant, ô ma Mère chérie

Tes vertus, ton amour, ne sont-ils pas à moi ? » (Poésie 54, §5)

 

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            Les deux passages suivants expriment la confiance de Thérèse en la miséricorde de Dieu, et sa confiance en l’amour miséricordieux de Marie.

 

      « Après tous ses méfaits, au lieu d’aller se cacher dans un coin pour pleurer sa misère et mourir de repentir, le petit oiseau [c’est Thérèse elle-même] se tourne vers son Bien Aimé Soleil [c’est Jésus], il présente à ses rayons bienfaisants ses petites ailes mouillées, il gémit comme l’hirondelle et dans son doux chant il confie, il raconte en détail ses infidélités, pensant dans son téméraire abandon acquérir ainsi plus d’empire, attirer plus pleinement l’amour de Celui qui n’est pas venu appeler les justes mais les pécheurs... Si l’Astre Adoré demeure sourd aux gazouillements plaintifs de sa petite créature, s’il reste voilé... eh bien ! la petite créature reste mouillée, elle accepte d’être transie de froid et se réjouit encore de cette souffrance qu’elle a cependant méritée... » (5r°)

 

« Tu nous aimes, Marie, comme Jésus nous aime

Et tu consens pour nous à t’éloigner de Lui.

Aimer c’est tout donner et se donner soi-même

Tu voulus le prouver en restant notre appui.

Le Sauveur connaissait ton immense tendresse

Il savait les secrets de ton coeur maternel,

Refuge des pécheurs, c’est à toi qu’il nous laisse

Quand il quitte la Croix pour nous attendre au Ciel. » (Poésie 54, §9)

 

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            Dans ce dernier passage, apparaît clairement le lien entre le sacrifice et l’amour, et comment les sacrifices (les fleurs, les pétales) prennent de la valeur :

 

      « Oui mon Bien-Aimé, voilà comment se consumera ma vie... Je n’ai d’autre moyen de te prouver mon amour, que de jeter des fleurs, c’est-à-dire de ne laisser échapper aucun petit sacrifice, aucun regard, [4 v°] aucune parole, de profiter de toutes les plus petites choses et de les faire par amour... Je veux souffrir par amour et même jouir par amour, ainsi je jetterai des fleurs devant ton trône, je n’en rencontrerai pas une sans l’effeuiller pour toi... puis en jetant mes fleurs je chanterai, (pourrait-on pleurer en faisant une aussi joyeuse action ?) je chanterai, même lorsqu’il me faudra cueillir mes fleurs au milieu des épines et mon chant sera d’autant plus mélodieux que les épines seront longues et piquantes.

      Jésus, à quoi te serviront mes fleurs et mes chants ?... Ah! je le sais bien, cette pluie embaumée, ces pétales fragiles et sans aucune valeur, ces chants d’amour du plus petit des cœurs te charmeront, oui, ces riens te feront plaisir, ils feront sourire l’Église Triomphante, elle recueillera mes fleurs effeuillées par amour et les faisant passer par tes Divines Mains, ô Jésus, cette Église du Ciel, voulant jouer avec son petit enfant, jettera, elle aussi, ces fleurs ayant acquis par ton attouchement divin une valeur infinie, elle les jettera sur l’Église souffrante afin d’en éteindre les flammes, elle les jettera sur l’Église combattante afin de lui faire remporter la victoire !... » (Sainte Thérèse de Lisieux, Ms B, 4°r et 4°v)

 

            Une telle expérience spirituelle nous aidera à comprendre les points doctrinaux.

           

11. 6 Une doctrine qui a besoin d’être approfondie 

            Nous percevons chez nos contemporains les questions très vives du sens de la vie et du sens de la souffrance. Ce sont aussi des questions qui rapprochent les hommes de toutes les traditions religieuses. Ce sont des questions inséparables. Isoler la question du sens de la souffrance de la question plus générale du sens de la vie peut produire des discours où la souffrance est désignée comme étant le sens de la vie et son sommet ! Dieu est le sens de la vie, et la souffrance est un passage qui n’a de sens que si elle trouve sa juste orientation vers le Royaume de Dieu, qui est lumière, paix et joie. Nous l’avons dit (chap. 2).

            Nous avons dit aussi que Marie était la nouvelle Eve unie au nouvel Adam, dans le jardin où Dieu opère la nouvelle création. Nous avons ajouté que malgré la coopération de Marie, quelque chose de la Rédemption ne peut venir que de Dieu (Chap. 3). Précisons.

                         

« Dans la Rédemption, le Seigneur a voulu unir la nouvelle Ève au nouvel Adam […] Marie devient ainsi l’image parfaite de l’Église. Au pied de la Croix, elle représente l’humanité rachetée qui devient capable de participer à l’œuvre du salut. Le Concile a présenté clairement la coopération spécifique de Marie au dessein du salut "par son obéissance, sa foi, son espérance et son ardente charité" (cf. LG n. 61). » (Jean Paul II)[10]

 

            Marie « participe à l’œuvre du salut » : Le mot participation suggère une union, ce que vit Jésus est dans le cœur de Marie : Marie compatit à sa douleur, aime de son amour, pardonne de son pardon... Marie participe de façon spécifique en tant que mère. Marie souffre de façon inégalable l’opposition à l’Amour et la crucifixion du Fils de Dieu, elle demeure dans l’amour.

            La « coopération spécifique » de Marie : Le mot coopération suggère deux rôles, qui peuvent être très différents : si la Rédemption signifie l’accès à Dieu, il y a quelque chose qui ne peut venir que de Dieu : Dieu offre sa présence par l’Incarnation et la Résurrection, Dieu se donne et pardonne. La créature intercède, désire, attire Dieu par l’obéissance, la foi, l’espérance, la charité. Marie a une coopération très spécifique en tant que mère de Jésus. Et Marie apporte au disciple son amour maternel.

 

            Jean Paul II se réfère à Vatican II qui a donné, et c’est peu connu, un grand éclairage à la « question de la corédemption » fortement discutée avant le concile [11] :

 

« … jusqu’à la croix où, non sans un dessein divin, elle était debout (cf. Jn 19,25), souffrant cruellement avec son Fils unique, associée d’un cœur maternel à son sacrifice, donnant à l’immolation de la victime, née de sa chair, le consentement de son amour, pour être enfin, par le même Christ Jésus mourant sur la croix, donnée comme sa Mère au disciple par ces mots: "Femme, voici ton Fils" (cf. Jn 19,26-27) » (LG 58).

 

            Marie « était debout » non seulement physiquement mais dans sa foi au Fils de Dieu qui mourait. Telle est l’interprétation de la tradition latine depuis saint Ambroise.

            « souffrant cruellement avec son Fils unique » Bien qu’elle soit déchirante, le concile ne parle pas de la douleur de Marie, mais plutôt de sa participation[12] à la douleur de son Fils, physique, morale et spirituelle.

            « non sans un dessein divin, elle était debout » : par la foi, Marie s’unit à l’intention de son Fils, elle vit son crucifiement comme le sacrifice qui nous sauve, en obéissance au Père. Et elle lui est « associée d’un cœur maternel » : avec la force et la fidélité qui lui vient de son état de Mère de Dieu.

            « donnant à l’immolation de la victime, née de sa chair, le consentement de son amour ». Le terme immolation rappelle le sacrifice d’Isaac et l’immolation de l’agneau pascal. Bien que cette immolation advienne dans des atrocités barbares, Marie consent. Marie consent même avec amour, ce qui est stupéfiant. Ce que Marie aime, c’est notre salut. C’est la foi qui coopère au salut, et la foi agit par la charité.

            « pour être enfin, par le même Christ Jésus mourant sur la croix, donnée comme sa Mère au disciple par ces mots: "Femme, voici ton Fils" (cf. Jn 19,26-27) ». Le concile ne donne pas de commentaire parce que, en 1963, l’exégèse n’avait pas encore atteint un consensus suffisamment unanime. Il n’a donc pas gardé l’incise concernant le disciple « figure des fidèles ». Cela n’enlève rien à l’autorité des papes qui jusqu’à Jean Paul II l’ont interprété ainsi.

            Il faut noter enfin que rien n’advient sans une obéissance au « dessein divin ». Aucune coopération au salut ne peut être offerte sans que le Père ne le veuille et le demande.

           

            Rappelons, la ligne tracée par le Concile Vatican II et continuée par le pape Jean Paul II, ligne importante du point de vue doctrinal, qui n’est en rien minimaliste mais qui est féconde de lourdes perspectives.

 

« Voici ses deux axes :

1) L’affirmation répétée de la coopération de Marie à l’œuvre du salut (Cf. LG 53. 56. 61. 63)

2) L’affirmation insistante de la maternité spirituelle de Marie vis-à-vis des disciples du Christ et de tous les hommes (cf. LG 53. 54. 55. 56. 58. 61. 63. 65. 67. 69), soit comme coopération historique à l’événement de la Rédemption, soit comme intercession permanente pour les hommes, depuis sa glorieuse Assomption jusqu’au couronnement de tous les élus (cf. LG 62). »[13]

           

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            La question de la coopération de Marie à l’œuvre du salut (appelée par certains « co-rédemption ») est une question populaire, touchant le sens de la vie, mais c’est une doctrine qui « a besoin d’être approfondie »[14], y compris dans la perspective du dialogue inter-religieux. Sur le chemin d’un éventuel nouveau dogme, Escudero Cabello[15] demande d’approfondir trois questions inévitables :

  • La première concerne l’identité du Christ et la nature du salut.
  • La seconde concerne l’Esprit Saint et son rapport à l’homme.
  • La troisième concerne l’Eglise et les fins dernières.

           

            Sur la question de l’identité du Christ et de la nature du salut, nous pouvons dire ceci : Dieu a respecté le refus de l’homme, et Dieu se retirant, le monde s’est trouvé dans l’obscurité. Le Christ est Dieu qui dans un acte de réconciliation offre de nouveau Sa présence, il est bien sûr la lumière du monde, le Christ est donc sauveur et médiateur absolu et unique. C’est un point parfois bien difficile à tenir dans le dialogue inter-religieux.

           

            Sur la question du rapport entre Dieu et l’homme, la mariologie a beaucoup à apporter.

            L’Ancien Testament montre déjà une coopération de la créature au salut, soit par son action courageuse s’appuyant sur la grâce et la force de Dieu, soit par la souffrance innocente, d’une personne qui travaille au bien, fidèlement à la mission que Dieu lui donne, une souffrance offerte à Dieu et transfigurée. Mais sans doute, ce qu’Isaїe ne pouvait pas expliciter, c’est que Dieu transfigure nos souffrances par Jésus, et dans la présence maternelle de Marie.

            L’inter-testamentaire donne aussi un éclairage important. La rédemption, un don de Dieu, gratuit, jamais acheté, est cependant méritée parce que Dieu dans son amour n’est pas indifférent à l’attitude de la créature et il n’impose pas sa présence. Marie, sanctuaire de l’Esprit Saint, habitée par l’amour, attire Dieu, dans l’Incarnation, la Passion et la Résurrection. Marie a donc un vrai rôle, un mérite véritable qui ne prend pas la place du rôle et du mérite du Christ, et un rôle auquel nous sommes tous appelés à participer, par l’amour et la prière[16].

            Dans la perspective inter-religieuse, il faut souligner la spécificité de l’Alliance biblique, et ne pas laisser croire à une auto-rédemption de l’humanité comme cela est proposé dans les sagesses orientales et dans le New age. Il faut aussi souligner la spécificité de la foi chrétienne qui accomplit cette Alliance par une participation à la vie trinitaire, et percevoir par exemple ce que Jésus a accompli en sa personne des promesses de Rédemption concernant Israël.

            L’homme juste coopère à l’action de Jésus en tant que la Rédemption est une action divine : à ce niveau, il n’y a pas continuité mais radicale distinction. Une dimension de la rédemption ne peut venir que de Dieu. Sur ce plan, la coopération de Marie est unique à cause de son rôle unique dans l’Incarnation, elle est la mère de Dieu !

            Dans l’Alliance, l’amour rapproche et unit. On peut dire aussi que l’homme juste, et de façon éminente Marie, participent à l’action de Jésus en tant que Jésus est homme. Sur ce plan, Marie agit dans le Christ. Nous agissons « dans le Christ » ou « par Marie et en Marie » pour mieux agir dans le Christ...

             L’Esprit Saint est l’Esprit de Jésus. Il agit avec le même respect. Point de téléguidage dans ses douces motions. Tout en lui est Alliance, invitation. C’est lui qui nous unit au Christ, dans la pureté et dans l’ardeur. Toute coopération spirituelle aux œuvres divines se fait par le Saint Esprit.

            La coopération au Christ dans la perspective des fins dernières aura lieu dans le même Esprit, l’Esprit nous rappellera tout ce que Jésus a fait et dit, et le sens qu’il a donné à l’Agneau pascal, et le sens qu’il a donné à l’Exode. L’Esprit nous rappellera les paraboles de l’ivraie dans le champ, et la patience qu’il faut pour attendre la moisson, sans s’attribuer le pouvoir de juger, et sans devancer l’heure. L’Esprit en Marie opéra l’incarnation du Fils de Dieu. L’Esprit en Marie opèrera sa naissance en nos cœurs et son retour glorieux.

 

Assimilation

 

1-Noter 10 points découverts (10 lignes)

2-Faites un nouveau commentaire, personnel, de Jn 19, 25-27 (10-15 lignes).

 

 

 


[1] I. de la Potterie, La parole de Jésus « voici ta mère » et l’accueil du disciple (Jn 19,27), Edizioni Marianum, Roma 1974 . A. Serra, Marie à Cana et près de la croix, Cerf, Paris 1983.

[2] C’est ce qu’on appelle la personnalité corporative.

[3] Jn 1,12 ; 3,11.32.33 ; 5,43 ; 12, 48 ; 13,20 ; 17,8

[4] « Voici venir l’heure -- et elle est venue -- où vous serez dispersés chacun de votre côté (ta idia) et me laisserez seul. » (Jn 16,32). Nous reviendrons sur ce verset en net contraste avec Jn 19, 27.

[5] « Le diable était homicide dès le commencement et n’était pas établi dans la vérité, parce qu’il n’y a pas de vérité en lui: quand il profère le mensonge, il parle de son propre fond (tôn idiôn), parce qu’il est menteur et père du mensonge. »

[6] « Quand il a fait sortir toutes celles qui sont à lui (ta idia), il marche devant elles et les brebis le suivent, parce qu’elles connaissent sa voix. » (Jn 10,4) « Il est venu chez lui, (ta idia) et les siens ne l’ont pas accueilli. » (Jn 1,11). « Avant la fête de la Pâque, Jésus, sachant que son heure était venue de passer de ce monde vers le Père, ayant aimé les siens (ta idia) qui étaient dans le monde, les aima jusqu’à la fin. » (Jn 13,1)

[7] A. Serra, Dimensioni mariane del mistero pasquale. Con Maria dalla Pasqua all’Assunta, Paoline, Milano 1995, pp. 16-19

[8] Cf. C.Maggioni, Benedetto il frutto del tuo grembo, Portalupi 2000, p. 168-169

[9] L’"Ora" della Madre. Celebrazione maraiana per il sabato santo. Secondo formulario ispirato alla liturgia Bizantina, Ed. “Mater Ecclesiae”, Roma 1983.

 

[10] Jean Paul II, Audience générale du 9 avril 1997

[11] Cf. E.Toniolo, www.testimariani.com

[12] Le texte latin dit : « Cum Unigenito suo condoluit »

[13] Ponticifia Accademia Mariana Internazionale, Un nuovo dogma ? inOsservatore Romano”, 4 giugno 1997, p. 10, Traduction F. Breynaert.

[14] A. Amato, Verso un altro dogma mariano ? In “Marianum” 58 [1996] p. 232 ; S.-M. Perrella, Mediazione e corredenzione, una dottrina ancora da approfondire, in “Madre di Dio” 11 (1997), p. 4-5.

[15] A.Escudero Cabello, Approcci attuali e proposte teologiche sul tema della cooperazione mariana, in “Marianum” LXI (1999) 177-211, p. 211

[16] Cf. F. Breynaert, Vivre, souffrir, participer au salut ou y collaborer. Réflexions de théologie mariale., dans « Miles Immaculatae », Anno XLI, fasc I, 2005, p. 233-268, p. 247-250

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