N°10, Au jardin

Ecole mariale N°10, Dans le jardin

            Nous continuons de méditer la Passion. Puisqu’elle commence dans un jardin et s’achève dans un jardin, le thème du jardin sera ici notre fil conducteur.

            Dans le Cantique des Cantiques, le jardin est le lieu de la rencontre des époux, de leur échange et de leur joie.

            Dieu est l’époux. Jésus.

            L’épouse, nous la contemplons en Marie.

            L’épouse, nous la deviendrons en Marie.

 

Notre plan :

10.1. Au Jardin de la Passion. 1

10.2 Jésus et sa mère. 2

10.3 Réapprendre l’Alliance. 3

10.4 La tentation ou agonie de Marie. 3

10.5 Le silence de Marie au calvaire. 4

10.6 Rm 5-6 : Le Christ nouvel Adam… et Marie ?. 5

10.7 La notion de coopération dans une perspective œcuménique. 6

10.8 Humblement et par Marie : la solution œcuménique au problème de la coopération ?. 7

Assimilation. 9

 

10.1. Au Jardin de la Passion

            J’ai cherché la justice, je me vois impuissant,

            Je cherche une cohérence, tout est insuffisant,

            De nuit Judas trahit, Jésus est arrêté.

            Mais nous ses disciples, nous sommes protégés !

           

            Jésus proclame « Je Suis », et moi je l’ai touché,

            J’ai vu en lui ma source, ma secrète beauté :

            Beauté de mon sérieux, beauté du Dieu vivant,

            M’appuyant sur Jésus, plus rien n’est comme avant.

           

            Jésus est « Je Suis ». Et cela apparaît encore plus clairement à l’heure de la Passion. Tellement clairement que les soldats venus l’arrêter tombent à la renverse, littéralement, ils se prosternent (Jn 18,6).

            Entendre le « Je Suis », c’est savoir attendre Dieu, avec douceur, virginité du cœur. C’est ne plus vouloir faire sans lui. Mystère d’Alliance.

            Marie la première a entendu le « Je Suis ». Et même si Jésus semble condamner, et même s’il est crucifié, Marie ne veut pas faire sans lui, Marie l’a suivi, jusqu’au calvaire.

 

            La Passion de Jésus, qui commence au jardin (Jn 18,1), s’achève dans le jardin (Jn 19,41).

            Au jardin de la Genèse, Dieu fit Alliance devant l’arbre de vie[1]. Le tentateur fit chuter les premiers parents, Dieu offrit son pardon.

            Dans ce même jardin, Dieu refait Alliance et renouvelle le pardon, il renoue le dialogue, suscite un amour ouvert à plus grand que notre cœur.

            Le jardin de la Genèse fut le premier Eden où Adam appela sa femme la mère de tous les vivants (Gn 3,20).

            Dans ce même jardin, Jésus voyant sa mère, et le disciple, dit à sa mère : « Femme, Voici ton fils » (Jn 19, 26) et au disciple: « Voici ta Mère » (Jn 19,27).[2]

            Voici donc Jésus, nouvel Adam, et voici Marie, mère de tous les vivants. La lance et la douleur, ouvrent en Marie une maternité universelle.

           

            Marie découvrait le dessein de Dieu sur elle. Avec quel émerveillement ? Avec quelle reconnaissance ? Est-ce le secret de son exclamation « toute les générations me diront bienheureuse » (Lc 1, 48) ? C’est le secret de sa personne.

           

            Cherchons plus modestement comment sa foi était « éclairée » (RM 18) pour qu’elle soit capable d’une relation forte avec Dieu le Créateur, pour qu’elle soit capable de vivre l’Alliance nouvelle sans écouter le tentateur.           

 

10.2 Jésus et sa mère

            Dans l’évangile de saint Jean, Jésus et « sa mère » (Jn 2,1 ; 19, 25) semblent fortement associés : ensemble au premier des signes (2,1), ensemble au calvaire (19,25), Jésus l’appelle Femme (2, 4 ; 19, 26), comme une nouvelle Eve qui lui serait associée.

           

            Il est un autre contexte où les deux sont unis, celui de saint Matthieu qui répète à l’envie une expression choisie : « L’enfant et sa mère ». Les mages virent « l’enfant avec Marie sa mère » (Mt 2,11), Joseph doit fuir avec « l’enfant et sa mère » (2,13), il prend donc « l’enfant et sa mère » (2,14), et de nouveau il doit prendre « l’enfant et sa mère » (2,20), il prit donc « l’enfant et sa mère » et rentra dans la terre d’Israël (2,21). Et le contexte de cette expression annonce déjà la passion.

            Parmi les cadeaux des mages, à côté de l’or et de l’encens, se trouve la myrrhe, elle évoque l’ensevelissement d’un mort. Hérode, quant à lui, manifeste tout de suite sa haine envers Jésus, organisant brutalement un massacre d’enfants (Mt 2, 16). Jésus y échappe parce que Joseph averti s’est enfui en Egypte. Mais cela n’épargne pas à Marie la perception douloureuse de l’opposition à son Fils, le refus de l’amour de Dieu.

            Saint Matthieu cite Jérémie 31,15 : « A Rama, une voix se fait entendre, une plainte amère; c’est Rachel qui pleure ses fils. Elle ne veut pas être consolée pour ses fils, car ils ne sont plus. » (Mt 2,18). Le tombeau de Rachel est à Bethléem, à l’Est de Jérusalem, sur la route de l’exil. Ainsi Rachel avait « vu » partir les exilés du temps de Jérémie. Ici, le tombeau de Rachel « voit » le massacre des enfants. Rachel ne veut pas être consolée : elle ne veut pas être consolée par des compensations humaines. Dieu seul pourra la guérir. Et sans doute en est-il aussi de Marie : elle ne veut pas se consoler par des compensations faciles. Le déferlement du mal attend une Rédemption sérieuse.

           

            « Jésus et sa mère ». Marie est donc associée à Jésus. L’image de la nouvelle Eve au côté du nouvel Adam dans le jardin veut exprimer l’union du Christ et de Marie dans le contexte de la Rédemption qui est une nouvelle création. Mais cette image n’exprime pas complètement le fait : quelque chose de la Rédemption ne peut venir que de Dieu. Jésus est Dieu.

 

10.3 Réapprendre l’Alliance

            Au jardin, Eve n’avait pas gardé l’Alliance avec le Créateur.

            A Cana, Marie contemple en Jésus la bonté de son Dieu mais aussi l’agir du Créateur. Genèse 1 raconte la Création du monde en une semaine. Et le 7ème jour, Dieu achève et se repose… L’évangéliste saint Jean a fait allusion à cette semaine de la création et les noces de Cana concluent ainsi une « semaine inaugurale »[3]. Au terme d’une semaine vécue dans la fraîcheur de la Genèse,  à Cana Jésus change l’eau en vin. Il le peut. Il peut changer la tristesse en joie. Pâques.

            La lecture de Genèse 1 durant la veillée pascale prépare liturgiquement à accueillir dans la foi la Résurrection du Christ. Combien plus cette référence biblique aura-t-elle soutenue Marie pour passer l’épreuve, la Pâque de son Fils.

            A Cana, la mère de Jésus est appelée « femme », comme aussi au pied de la Croix, et au 3ème jour est jour de l’Alliance au Sinaï, le jour des noces de Cana et le jour de Pâque. C’est un même mystère de noces. Eve nouvelle, Marie, pendant la Passion, ne doutera pas de Dieu, ni de sa bonté, ni de sa puissance, ni de sa Parole. Un amour grandit entre Jésus et Marie. Un amour qui ne cessera plus de grandir. Et le disciple de Jésus sera le fils de Marie.

            Au jardin, Eve n’a pas attendu, n’a pas reçu de Dieu, elle a voulu le saisir.

             "L’heure" qui n’était pas arrivée à Cana est arrivée au moment de la Passion. « L’heure » choisie par le Père, est reçue par Jésus et par Marie. En eux resplendit la beauté de deux cœurs qui se savent ouverts à un au-delà toujours insaisissable.

 

10.4 La tentation ou agonie de Marie

            Au jardin, Adam et Eve furent tentée. L’ecclésiastique avertissait: « Mon fils, si tu veux servir le Seigneur, soit prêt à la tentation » (Ecc 2,6). La tentation consiste, entre autre, à se rendre compte, peut-être avec une stupeur douloureuse, que les voies de Dieu ne sont pas toujours nos voies (Is 55,8-9). Jésus lui-même affronta la tentation. Au jardin des Oliviers, le soir de son arrestation, Jésus a demandé trois fois au Père que s’il était possible, il éloignât de lui cette heure, mais trois fois Jésus a accepté la volonté du Père (Mc 14, 32-42).

Et Marie, a-t-elle affrontée la même tentation ? Saint Marc indique la réponse. Suivons-le. Jésus enseigne une nouvelle doctrine avec autorité (Mc 1,27), une doctrine inconnue et subversive attestée par des gestes également inédits et provocateurs. Au paralytique Jésus ose dire: "Mon fils tes péchés te sont remis" et des scribes parlent de blasphème (Mc 2,5-7). Jésus s’arrête dans la maison du publicain, c’est-à-dire percepteur des impôts, et provoque le mécontentement (Mc 2,15-17). Jésus guérit un homme à la main desséchée le jour du Shabbat (Mc 3,1-3). Alors, tout de suite « les pharisiens sortirent avec les Hérodiens et ils tinrent conseil contre lui pour le faire mourir » (Mc 3,6). Puis Jésus chasse les démons alors les scribes disent de Jésus : « il a un esprit immonde » (Mc 3,30). C’est alors qu’appellent Jésus sa mère et ses frères (Mc 3, 31-35). Etant donné que Jésus est déjà menacé de mort (Mc 3, 6), Marie traverse une épreuve similaire à celle de Jésus au jardin des Oliviers. Jésus l’invite à s’unir à la volonté du Père (Mc 3, 31-35).[4] Il souligne la priorité de sa mission sur les considérations humaines. Saint Marc ne nous dit pas la réponse de Marie.

 

            Un autre éclairage nous vient de l’Evangile de Cana (Jn 2).

            Nathanaël apprend que Jésus, le Fils de l’homme, accomplira le songe de Jacob (Jn 1, 51), c’est-à-dire qu’il devra être élevé de terre comme il le précise à Nicodème (Jn 3, 14). Jésus monte au temple et annonce sa résurrection des morts (Jn 2, 20). Et c’est au milieu de ces annonces de la Passion, qu’à Cana, Marie traverse une épreuve très particulière. Elle s’est vue un instant contrariée - « Femme qu’y a-t-il entre toi et moi, mon heure n’est pas venue » (Jn 2,4) - et manifeste aussitôt son désir que soit faite la volonté de Dieu : « faites tout ce qu’il vous dira » (2,5). Elle a veut que Jésus se manifeste comme messie, et qu’ainsi il montre « sa gloire » (2,11).

            Parallèlement, au seuil de sa Passion, Jésus s’écrie : « Maintenant mon âme est troublée. Et que dire ? Père, sauve-moi de cette heure ! Mais c’est pour cela que je suis venu à cette heure. Père, glorifie ton nom! » (Jn 12, 27-28). Saint Jean ne raconte pas d’autre agonie de Jésus que ce cri de Jésus. Ce qui se jouait à Cana pour Marie envers Jésus se joue ici pour Jésus envers son Père : l’épreuve, l’adhésion à Dieu, le désir de manifester sa gloire.

            Nous ne pouvons pas entrer dans le secret des consciences, mais il y a sans aucun doute une communion entre Jésus et Marie, manifestée par le parallèle entre Jn 2, 1-11 et Jn 12, 27-28.

 

10.5 Le silence de Marie au calvaire

            Durant la Passion, Marie ne dit rien. La mère de Jésus se tient debout. Son silence est imposant. (Jn 19, 25-27). Quel contraste avec Eve au jardin qui discute avec le tentateur, et discute tellement qu’elle en vient à déformer les paroles du Créateur (Gn 3) ! Le silence de Marie serait alors réparateur.

            Pour étudier le silence de Marie, saint Matthieu offre une piste importante.

 

            Saint Matthieu relate la perplexité de saint Joseph devant la grossesse de Marie, une perplexité qui dure un certain temps, jusqu’à ce qu’un ange lui donne quelques explications (Mt 1,18-21). La Vierge se trouve donc un certain temps incomprise et donc dans le risque de perdre son mari, son honneur, et peut-être sa vie et celle de l’enfant (bien que les Juifs sous l’occupation romaine n’avaient pas le droit de mettre à mort).

            Or Marie se tait.

            Cherchons le sens de ce silence à l’intérieur de ce même chapitre de saint Matthieu.

 

            Dans la généalogie, saint Matthieu cite Tamar (Mt 1,3).

            Tamar enceinte est menacée de mort par son beau-père Juda, elle montre alors les objets qui par ruse manifestent qu’elle avait agit dans la justice, et que Dieu l’avait guidée pour que la lignée messianique soit sauvée (Gn 38).

            La Vierge Marie est enceinte elle aussi, et elle aussi menacée par la loi. Le dénouement est heureux, mais Marie n’a pas rusé, et elle n’a pas parlé, c’est Dieu (par l’ange) qui intervient seul. Marie ne porte pas un ancêtre du messie, mais le messie lui-même, Fils de Dieu. Le silence de Marie semble proclamer que Dieu sait se défendre lui-même et que Marie n’a pas à compter ses arguments, tout comme David n’avait pas à recenser son royaume (2 Sam 24,10).

           

            En remontant la généalogie, on arrive à Abraham (Mt 1,1).

            Personnage important, c’est lui qui ouvre le chapitre et donne le ton. Or, Abraham n’était pas un homme muet mais un personnage plein d’humour, de familiarité avec son Dieu ! Quand Dieu annonce la naissance d’Isaac (Gn 17,17-18), Abraham rit. Dieu promet un enfant avec sa femme Sarah et Abraham répond en parlant d’Ismaël, le fils de servante… Au chapitre suivant, Dieu parle de justice envers Sodome et Gomorrhe, mais Abraham discute et intercède, il fait baisser les chiffres, il met Dieu à l’épreuve : vas-tu tuer l’innocent avec le pécheur ?…

            Au chapitre 22, curieusement, Abraham ne discute pas comme dans les histoires précédentes. La demande de son Dieu (ou de ses dieux païens dont la voix n’est pas encore éteinte en lui) est pourtant exorbitante : sacrifier l’enfant de la promesse ! Cette absence de discussion pourrait être le signe qu’Abraham met Dieu à l’épreuve, le prend au mot pour le forcer à se rendre, avec la même familiarité que précédemment… Abraham donne le ton au premier chapitre de saint Matthieu.

            Marie dans une situation tout aussi exorbitante, ne dit rien non plus. Et Dieu répond à Marie comme à Abraham.       

            Cette affinité spirituelle entre Marie et Abraham, Jean Paul II la soulignera en commentant l’Annonciation (RM 14) et la Passion : « au pied de la Croix, la foi de Marie n’avait pas défailli. Elle était encore celle qui, comme Abraham, "crut, espérant contre toute espérance" (Rm 4, 18). » (RM 26)

 

            Ainsi donc le silence de Marie est un silence de foi. C’est un silence qui respecte l’Alliance. Un silence pour aimer plus. Et au jardin de la Passion où est reprise la création, cette attitude de Marie « rejaillit jusqu’au commencement. »[5]

 

10.6 Rm 5-6 : Le Christ nouvel Adam… et Marie ?

            La lettre aux Romains (Rm 5-6) est un bon point de départ pour une réflexion oecuménique. Saint Paul part de l’expérience du drame de la passion : comment se fait-il que l’homme, refusant l’immense grâce faite en Jésus, ait pu le mettre à mort ?

            Saint Paul part aussi de l’expérience de la résurrection : si le projet de Dieu était que nous soyons transfigurés à ce point, alors, auparavant il y avait une cassure. « Auparavant », c’est-à-dire depuis Adam.    La cassure se situe en Adam, à l’origine, autrement dit, elle est universelle. C’est le “péché originel”.[6]

            Nous voilà revenus au « Jardin », jardin de la Genèse, jardin de la Passion selon saint Jean[7].

            La réparation vient de Jésus nouvel Adam (Rm 5), mais qui est la nouvelle Eve ?

           

            Très tôt (exemple : saint Irénée), les pères de l’Eglise ont vu en Marie la nouvelle Eve, sans péché. Une doctrine qui a des points d’appui dans les Evangiles (Lc 1, 28 ; Jn 19, 25).

            Mais comment en parler bien ? Marie est la nouvelle Eve, sortie immaculée des mains du Créateur, mais elle est aussi la fille de Sion, le fruit de l’histoire du salut, qui a reçu la grâce promise, l’Esprit Saint sanctificateur.

            La formulation du dogme catholique de l’Immaculée conception est venue assez tard (1854), il fallait avoir une notion précise de la conception d’un être humain et il fallait articuler le fait que la mère de Jésus soit immaculée et le fait que Jésus soit son Rédempteur. Et c’est la raison pour laquelle est il opportun de parler de l’Immaculée au moment de la Passion.

            L’Eglise a perçu qu’il convenait que Marie soit comblée de grâce (Lc 1,28) et immaculée pour pouvoir donner librement son Oui et pour être la mère du Sauveur (CEC 490). Mais l’Eglise a maintenu Marie parmi les sauvés : elle est « rachetée de façon éminente en considération des mérites de son Fils » (LG 53). Elle est « indemne de toute tache de péché, ayant été pétrie par l’Esprit Saint, et formée comme une nouvelle créature » (LG 56). Par la grâce de Dieu, Marie est restée pure de tout péché personnel tout au long de sa vie. » (CEC 493).

           

            En actualisant le dogme de l’Immaculée, Pie X[8] avait favorisé une nouvelle prise de conscience que nous sommes tous appelés à être « sans tâche ». Marie est « la cause formelle » c’est-à-dire que nous devons être saints comme Marie est sainte.[9] Saint Louis-Marie disait déjà que Marie est pour nous un modèle, une forme, un moule[10]. Dans une perspective très voisine, le concile reconnaît en Marie l’Immaculée (sans tache ni ride), dans le cadre de son rôle maternel dans l’Eglise, le « modèle des vertus qui rayonne sur toute la communauté des élus. » (LG 65).

 

            Dans la perspective de la nécessité d’une hiérarchie des vérités exprimée par le concile Vatican II[11], et en se souvenant qu’en leur temps de grands saints[12] n’ont pas adhéré à la doctrine de l’Immaculée Conception telle que le dogme l’a défini, le groupe des Dombes considère que l’adhésion à ce dogme n’est pas obligatoire pour l’unité des Eglises, sous réserve que la foi catholique ne soit pas considérée par les protestants comme une hérésie mais qu’elle soit respectée. Bernard Sesboué (co-président du groupe des Dombes) a abordé le dialogue œcuménique sur le dogme de l’Immaculée Conception qui selon lui nécessite un débat plus global sur la coopération de Marie au salut.[13] C’est ce que nous allons donc regarder.

 

10.7 La notion de coopération dans une perspective œcuménique

            Les luthériens voient dans les œuvres des signes de la justification et non pas des mérites. Aujourd’hui, l’insistance catholique sur le mérite est acceptable du côté protestant car il est bien compris que pour les catholiques le mérite est toujours dépendant de la grâce et nous ne pouvons pas nous en enorgueillir devant Dieu.[14]

      Karl Barth refuse de faire dépendre le salut du oui de Marie, de la réceptivité de l’homme, il refuse qu’une créature sauvée et graciée puisse coopérer librement au salut, il refuse un rôle de Marie qui soit indépendant par rapport au Christ.

            Par égard envers les réformés, le concile s’exprime avec le leitmotiv : Marie « dans » le Christ, Marie « en dépendance » du Christ. Et le groupe des Dombes fait une avancée œcuménique en expliquant qu’il n’y a pas de salut s’il n’est pas reçu. [15]

            Mais il faut voir aussi que la contestation de Karl Barth repose en grande partie sur un malentendu :

            Saint Paul a affirmé la coopération des hommes à Dieu : « nous sommes les coopérateurs de Dieu » (1Co 3,9) ; « nous sommes ses coopérateurs » (2Co 6,1). Quant au verset « En ce moment je trouve ma joie dans les souffrances que j’endure pour vous, et je complète en ma chair ce qui manque aux épreuves du Christ pour son Corps, qui est l’Eglise » (Co 1,24), il gagne a être lu dans l’ordre des mots grecs : « En ce moment je trouve ma joie dans les souffrances que j’endure pour vous, et je complète ce qui manque en ma chair aux épreuves du Christ pour son Corps, qui est l’Eglise ». De sorte que la coopération de Paul au Christ n’est pas un ajout à l’œuvre du Christ mais une réponse et une correspondance personnelle.

            La coopération de Marie a la même structure que les autres coopérations humaines. Seule la nature de sa coopération est unique : il n’y a qu’une mère du Verbe incarné. Pas plus que pour d’autres coopérations, on ne peut pas parler d’un rôle indépendant de Marie puisque son rôle est le fruit du don de Dieu.

 

            Chez Luther, Dieu n’aurait pas besoin de la coopération des hommes mais il la veut librement. La coopération humaine existe même dans le domaine spirituel, le domaine où la Parole de Dieu est prêchée, écoutée, crue et où les sacrements sont distribués et reçus dans la foi. L’homme est serviteur de Dieu qui a besoin de lui afin que la Parole soit prêchée et les sacrements administrés. « Mais cette coopération se limite à l’exécution "extérieure" de l’œuvre et ne concerne en aucun cas l’action intérieure que Dieu seul garde en mains et qu’il accorde quand il le veut. »[16]             Poser une telle limite à la responsabilité humaine est-il un choix arbitraire ?

 

°°°°°°°

            Les découvertes de Qumran et la connaissance du courant inter-testamentaire « apocalyptique ouvert »[17] devraient aussi contribuer à la réflexion œcuménique. C’est ce courant qui a porté l’attente d’un messie personnel, de l’ouverture du ciel, d’un temple non fait de main d’homme. Autrement dit, c’est ce courant qui a porté les premiers disciples. Or, dans ce courant, le péché de l’homme entraîne le retrait de Dieu, alors que sa justice attire sa présence. Rien ici ne s’oppose à la miséricorde de Dieu. L’amour de Dieu est simplement perçu comme un amour infiniment respectueux, attentif à la liberté et à la prière de l’homme.

            Raisonner à partir de là est plus solide. Ce n’est plus une affaire de compromis entre les Eglises, de délicatesse et d’attention à des traditions finalement tardives, c’est un véritable retour aux sources, une interprétation exigeante de l’Evangile. Or cette théologie va dans le sens d’une responsabilisation importante de l’humanité vis à vis de la grâce de Dieu, que ce soit pour des actes intérieurs ou extérieurs.

           

            Tandis que chacun de nous doit encore travailler à sa propre Rédemption, Marie, parce qu’elle est immaculée, ne travaillerait-elle pas à la Rédemption des autres ? Mieux, parce qu’elle est immaculée, ne permettrait-elle pas à chacun de travailler, avec elle ou par elle, à la Rédemption ?

           

10.8 Humblement et par Marie : la solution œcuménique au problème de la coopération ?

            Force est de reconnaître que notre oui est celui d’hommes qui sont, même partiellement, corrompus, non ajustés à la sainteté de Dieu. Or, sans cet ajustement, nulle complète coopération n’est possible. Au 16ème siècle, M.Luther a vu cette difficulté. Il en a conclu qu’il fallait réduire la responsabilité humaine dans l’œuvre de sa propre justification à celle d’un simple acquiescement. Beaucoup de chrétiens, notamment protestants, n’osent pas penser une coopération au salut qui dépasserait l’acte d’un libre consentement sans lequel Dieu ne peut sauver :

 

« Dans la compréhension luthérienne, la personne humaine est incapable de coopérer à son salut car elle s’oppose en tant que pécheur d’une manière active à Dieu et à son agir salvateur. Les luthériens ne nient pas que la personne humaine puisse refuser l’action de la grâce. Lorsqu’ils affirment qu’elle ne peut que recevoir la justification, ils nient par-là toute possibilité d’une contribution propre de la personne humaine à sa justification mais non sa pleine participation personnelle dans la foi, elle-même opérée par la parole de Dieu. »[18]

 

            La compréhension luthérienne actuelle se fonde sur la considération de l’homme dans son état de pécheur. Dès lors que Marie est sans péché, rien ne s’opposerait à un rôle actif de Marie, ce qui correspondrait à l’enseignement catholique sur Marie : « Dieu a choisi Marie et a voulu sa libre coopération »[19]. Marie, sans péché, coopère à la justification, la sienne et celle des autres.

 

            Pour Luther, le Saint Esprit, troisième personne de la Sainte Trinité a illuminé Marie et l’a enseigné, la lumière incréée remplit l’âme, l’esprit et le corps de Marie. Marie comprend l’incarnation par l’illumination du Saint Esprit. Marie demeure humble et calme tranquille, imperturbable [gelassen]. Mais elle ne devient jamais passive. Elle chante le Seigneur et elle intercède pour nous.

            Nous lisons dans sa dédicace du Commentaire du Magnificat :

« Que la douce Mère de Dieu elle-même obtienne pour moi l’esprit de Sagesse pour que je puisse exposer et expliquer ce cantique de Marie… Que Dieu vienne à notre aide ! »

            M. Luther encourage aussi à prier « avec Marie », et « par elle » :

« Rien ne saurait plaire à Marie comme d’aller ainsi par elle à Dieu, comme d’apprendre par son exemple la confiance et l’espoir… même si nous devions connaître le mépris et l’humiliation, soit dans la vie soit dans la mort. Ce qu’elle veut, ce n’est pas que nous allions à elle, mais que, par elle, nous allions à Dieu. »[20]

            L’expression Luthérienne « par Marie » implique aussi une certaine coopération de Marie à notre vie spirituelle, à notre retour à Dieu. Et sans doute faut-il mettre ce rôle de Marie en rapport avec son état sans péché.

 

            Saint Louis-Marie de Montfort invite aussi à prier « par Marie »[21]. En la regardant, Marie stimule notre zèle.

            Plus précisément, l’homme coopère au Saint-Esprit qui « plante, arrose et cultive » en lui l’aimable Marie, qui est l’Arbre de vie véritable, afin qu’en Marie il forme en lui « Jésus-Christ au naturel, grand et puissant, jusqu’à la plénitude de son âge parfait » (SM[22] 67). Il ne faut pas s’appuyer sur l’industrie humaine, parce que l’arbre est divin, c’est-à-dire planté par Dieu (SM 71). Il faut cependant cultiver cet arbre de vie, comme le dit le concile de Trente, « Le processus du salut, qui a pour source et origine unique la grâce souveraine de Dieu, ne concerne pas un homme passif, mais le libère pour qu’il puisse, avec son aide, s’engager et marcher sur les chemins de la justice. »[23]

            En Marie on trouve Dieu seul, parce qu’aucun péché ne la retient. Vivre en Marie a pour effet principal de trouver Dieu, de trouver Dieu seul, en Marie (SM 70).

           

            Finalement, en invitant à prier et à vivre « par Marie », Montfort comme Luther ne suggèrent-ils pas l’un et l’autre qu’on ne coopère pas si facilement avec Dieu, et qu’il nous faut penser notre coopération à l’intérieur de celle de Marie ? [24]

 

Assimilation

-Noter 10 points découverts durant cet apport.

-Formulez avec vos mots à vous l’importance de l’appellation « Je Suis » prononcée par Jésus au jardin des Oliviers.

 

 

[1] J. Bernard, Genèse 1-3 : Lecture et traditions de lectures, dans Mélanges de science religieuse (1984), n°3-4, p. 109-128 ; (1986) Ibid., n°1, p. 3-55.

[2] A. Serra, Maria e la pienezza del tempo, Rome 1999, p. 79-83

A. Serra, Maria a Cana e presso la Croce, Rome 1991, p. 13-26

[3] Premier jour, le témoignage de Jean (Jn 1,19-28); le lendemain (1, 29), deuxième jour, Jean annonce Jésus l’agneau de Dieu ; le lendemain (1,35), troisième jour, André amène Simon Pierre vers Jésus; le lendemain (1,43), quatrième jour, Jésus appelle Philipe ; après cela, "le troisième jour", les noces de Cana, où Marie était là.

[4] Cf. K.Stock, Maria, la madre del Signore, nel Nuovo Testamento, ed. ADP, Roma 1997

A. Serra, Maria di Nazaret, una fede in cammino, ed. Paoline, Roma 1993

[5] Jean Paul II, RM 19

[6] Cf. J. Bernard, Le péché originel, une invention de saint Paul ? Revue Ensemble n° 2, juin 1994, p. 91-106

[7] Jn 18, 1-12 et Jn 19, 38-41

[8] Encyclique Ad diem illum laetissimum (1904)

[9] Françoise Breynaert, Cronaca del XIV simposio internazionale di mariologia, Pontificia facoltà teologica Marianum, Roma 7-10 ottobre 2003, In Miles Immaculatae, Anno XXXIX fasc II, 2003, pp. 560-577

[10] Saint Louis-Marie de Montfort, Traité de la vraie dévotion, Œuvre complètes, Seuil, Paris 1966, § 219-221

[11] « En outre, dans le dialogue oecuménique, les théologiens catholiques, fidèles à la doctrine de l’Eglise, en conduisant en union avec les frères séparés leurs recherches sur les divins mystères, doivent procéder avec amour de la vérité, charité et humilité. En exposant la doctrine, ils se rappelleront qu’il y a un ordre ou une "hiérarchie" des vérités de la doctrine catholique, en raison de leur rapport différent avec les fondements de la foi chrétienne. » (Vatican II , Unitatis Redintegratio 11)

[12] Saint Bernard, saint Thomas d’Aquin…

[13] Cf. F. BREYNAERT Cronaca del XIV simposio internazionale di mariologia, Pontificia facoltà teologica Marianum, Roma 7-10 ottobre 2003, In “Miles Immaculatae”, Anno XXXIX fasc II, 2003, pp. 560-577, p. 568

[14] Eglise catholique, Fédération luthérienne mondiale, La doctrine de la justification, déclaration commune, Le Cerf, Paris1999, n° 27

[15] Le groupe des Dombes a publié en 1997 Marie dans le dessein de Dieu et la communion des saints. Tome I Dans l’histoire et l’Ecriture ; et en 1998, Marie dans le dessein de Dieu et la communion des saints, tome II Controverse et conversion. Le thème évoqué est abordé au tome II, n°219-222

[16] A. Birmelé, Le salut en Jésus Christ dans les dialogues œcuméniques, Le Cerf, Paris 1985, p.68

[17] cf. J. Bernard, Torah et culte chez les Rabbins, confessions divergentes, dans Mélanges de science Religieuse, Lille, Janvier-mars 1997 pp. 38-71

[18] Eglise catholique, Fédération luthérienne mondiale,, op. cit. n° 21, p. 68

[19] Catéchisme de l’Eglise catholique, Plon, Paris 1992, n°488

[20] Martin Luther, Le Magnificat, Commentaire. Edition Salvator, Mulhouse 1967, p. 60

[21] Saint Louis-Marie de Montfort, Traité de la vraie dévotion, Œuvre complètes, Seuil, Paris 1966, § 260

[22] SM : Ibid., Le Secret de Marie, Œuvre complètes, Seuil, Paris 1966

[23] Eglise catholique, Fédération luthérienne mondiale, op. cit., p. 36

[24] cf. Françoise BREYNAERT, L’arbre de vie, symbole central de la spiritualité de Saint Louis-Marie de Montfort, éditions Paroles et silence 2006, p. 330-334.

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